De la répression et de l’impunité: Guinéens et Ivoiriens en quête de libertés et de justice

1 Nov 2020

Par Ousmane Djiby Sambou 

Les violences pré-électorales et post-électorales continuent de faire des victimes aussi bien en Guinée qu’en Côte d’Ivoire. Les citoyens qui protestent contre les décisions et annonces institutionnelles sont sévèrement réprimés par les forces de l’ordre, et des dizaines d’entre eux sont tués. Et les conflits liés à ces joutes électorales semblent encore être loin de connaitre son épilogue. 

Face à ces violences et ces pertes en vies humaines, les interrogations tournent autour des questions à savoir si les auteurs des crimes seront punis par la loi ou pas. Quelles sont les explications du non-respect répétitif des libertés d’expression et de manifestations pacifiques pourtant consacrées par les constitutions? Qu’est ce qui explique les échecs institutionnels à garantir la paix et la sécurité en période de conflits tout en maintenant l’ordre public?    

A la lumière des données d’Afrobarometer, nous constatons la constance de la perception d’impunité plus accentuée chez les officiels qui commettent des crimes que les citoyens ordinaires. Un manque de libertés civiques et politiques, des craintes de violences électorales, et les inégalités devant la loi sont aussi exprimées. En un mot, ces piliers de l’Etat de droit sont bafoués dans ces pays. Ne convient-il donc pas que les acteurs politiques et scientifiques ainsi que les mouvements civiles tiennent des réflexions nationales et inclusives afin d’impulser des réformes institutionnelles et constitutionnelles tangibles, adaptées aux attentes des citoyens et susceptibles de répondre à leurs préoccupations dans leur diversité? 

Résultats clés

  • La crainte de violences liée à la compétition entre partis politiques a été largement exprimée par les Ivoiriens (83%) et Guinéens (80%).
  • La majorité des Ivoiriens (69%) et Guinéens (58%) estiment que les officiels qui commettent des crimes restent « souvent » ou « toujours » impunis alors que tel n’est le cas pour les citoyens ordinaires que selon 44% des Ivoiriens et 37% des Guinéens. Depuis 2013, ce sentiment, certes plus accentué en Côte d’Ivoire qu’en Guinée, est resté plus ou moins constant.
  • Les Ivoiriens (76%) et Guinéens (63%) considèrent que la loi traite les populations avec inégalité.
  • Près d’un quart (23%) des Guinéens et la moitié des Ivoiriens (50%) ne se sentent pas libre d’exprimer leur opinions politiques. 
  • Aussi bien les Ivoiriens (90%) que les Guinéens (78%) pensent que les citoyens doivent faire attention quand ils parlent de politique.
  • Les Ivoiriens (83%) et Guinéens (78%) soutiennent la liberté d’adhésion à l’organisation de leur choix plutôt que le pouvoir du gouvernement d’interdire d’organisations qui s’opposent à leurs politiques.
  • Des proportions importantes d’Ivoiriens (46%) et de Guinéens (54%) pensent que le président ignore « souvent » ou « toujours » les lois.

Enquêtes d’Afrobarometer

Afrobarometer est un réseau panafricain et non-partisan de recherche par sondage qui produit des données fiables sur les expériences et appréciations des Africains relatives à la démocratie, à la gouvernance, et à la qualité de vie. Sept rounds d’enquêtes ont été réalisés dans un maximum de 38 pays entre 1999 et 2018. Les enquêtes du Round 8 en 2019/2021 sont prévues pour au moins 35 pays. Afrobarometer réalise des entretiens face-à-face dans la langue du répondant avec des échantillons représentatifs à l'échelle nationale.

L’équipe d’Afrobarometer en Guinée, conduite par Stat View International, s’est entretenue avec 1.200 adultes guinéens en novembre-décembre 2019. En Côte d’Ivoire, le partenaire national, le Centre de Recherche et de Formation sur le Développement Intégré (CREFDI), s’est entretenue avec 1.200 adultes ivoiriens en novembre 2019. Un échantillon de cette taille produit des résultats nationaux avec des marges d'erreur de +/-3 points de pourcentage à un niveau de confiance de 95%. 

La crainte de violences électorales se matérialise

Au cours des enquêtes d’Afrobarometer, les Ivoiriens (83%) et Guinéens (80%) ont largement exprimé leur crainte de violences engendrées par la compétition entre partis politiques (Figure 1). Ces conflits pressentis se matérialisent, opposant ainsi les tenants du pouvoir d’une part et d’autre part les opposants et militants de la société civile. Des pertes en vie humaines, des blessés, des dégâts matériels importants, et des arrestations sont les principales conséquences notées. Cependant, la question est de savoir si les auteurs des crimes perpétrés durant ces conflits seront jugés équitablement devant la loi ou même arrêtés. 

Figure 1: Crainte de violences liées à la compétition entre partis politiques | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019 

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que la compétition entre partis politiques conduit-elle à des conflits violents? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Avons-nous des justices de deux poids, deux mesures?

Les manifestations en Guinée et en Côte d’Ivoire sont réprimées avec force, incluant mort d’hommes. Cependant, les Guinéens (58%) et Ivoiriens (69%) ont exprimé la conviction que les officiels qui commettent des crimes sont plus susceptibles de rester impunis que les citoyens ordinaires. A l’opposé, moins de la moitié des Ivoiriens (44%) et Guinéens (37%) pensent que les citoyens ordinaires restent souvent ou toujours impunis. (Figure 2)

La perception d’impunité des officiels est restée élevé depuis 2013, avec des hausses de 8 points de pourcentage pour la Côte d’Ivoire et 6 points pour la Guinée (Figure 3).
Sur 18 pays africains enquêtés en 2019/2020, la Côte d’Ivoire occupe la troisième place et la Guinée, la neuvième en ce qui concerne la perception d’impunité des officiels (Figure 4).

Ainsi, face à ces constats d’impunité, les citoyens ont le sentiment que la loi les traite de façon inéquitable. En larges majorités, les Ivoiriens (76%) et les Guinéens (63%) pensent que la loi traite « souvent » ou « toujours » les populations avec inégalité (Figure 5). 

Figure 2: Impunité des officiels et des citoyens ordinaires | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les officiels qui commettent des crimes restent-ils impunis? Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les gens ordinaires qui violent la loi restent-ils impunis? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Figure 3: Impunité des officiels | Côte d’Ivoire et Guinée | 2013-2019

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les officiels qui commettent des crimes restent-ils impunis? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Figure 4: Impunité des officiels et des citoyens ordinaires | 18 pays d’Afrique | 2019/2020

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les officiels qui commettent des crimes restent-ils impunis? Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les gens ordinaires qui violent la loi restent-ils impunis? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Figure 5: Inégalités devant la loi | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les gens sont traités inégalement devant la loi? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Etat de droit: Libertés et respect des lois 

Le respect des libertés dans les conditions définies par les lois et l’égalité de tous devant la loi sont des conditions sine qua non pour qu’on puisse parler d’Etat de droit. Or, malgré le fait que les Guinéens (78%) et Ivoiriens (83%) soutiennent largement la liberté d’association (Figure 6), le défi majeur réside dans le fait que les citoyens ne puissent pas exprimer librement leur opinions politiques. En Guinée, seulement un peu plus de la moitié des citoyens (53%) se sentent « entièrement libre » d’exprimer leur opinion politique, et en Côte d’Ivoire, cette proportion n’est que deux personnes sur 10 (19%) (Figure 7). Pendant ce temps, neuf Ivoiriens sur 10 (90%) et huit Guinéens sur 10 (78%) estiment que les gens doivent « souvent » ou « toujours » faire attention à ce qu’ils disent quand ils parlent de politique (Figure 8).

A l’opposé, près de la moitié des Guinéens (46%) et plus de la moitié des Ivoiriens (54%) estiment que le président ignore « souvent » ou « toujours » les lois (Figure 9).

Figure 6: Soutien à la liberté d’association | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Laquelle des affirmations suivantes est la plus proche de votre opinion? 
Affirmation 1: Le gouvernement devrait pouvoir interdire toute organisation qui s’oppose à ses politiques.
Affirmation 2: Nous devrions nous sentir libre d’adhérer à n’importe quelle organisation, que le gouvernement le veuille ou non.
(% qui sont « d’accord » ou « tout à fait d’accord » avec chaque affirmation)

Figure 7: Liberté d’exprimer son opinion politique | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Dans ce pays, à quel point êtes-vous libre d’exprimer votre opinion? 

Figure 8: Attention à ce qu’on dit quand on parle de politique | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce que les gens devraient faire attention à ce qu’ils disent en politique? (% qui disent « souvent » ou « toujours »)

Figure 9: Ignorance des lois par les présidents | Côte d’Ivoire et Guinée | 2019

Question posée aux répondants: Selon vous, à quelle fréquence, dans ce pays, est-ce le président de la République ignore-t-il les tribunaux et lois de ce pays? (% de ceux qui disent « souvent » ou « toujours »)

Conclusion

Comme pré-sentie par les citoyens, les violences liées aux élections s’installent en Guinée et en Côte d’Ivoire, faisant des dizaines de morts, des blessés, et autres dégâts alors que les conflits risquent encore de s’exaspérer s’il n’y a pas de consensus. Pendant ce temps, les données des enquêtes d’Afrobarometer montrent que les citoyens ont le sentiment que leur président se permet d’ignorer les lois, que les officiels qui commettent des crimes sont susceptibles de rester impunis, et que la loi traite les citoyens de façon inégales. De même, beaucoup de Guinéens et Ivoiriens ne se sentent pas libres d’exprimer leur opinions politiques. Dans un tel contexte où les libertés politiques sont bafouées et où « la raison du plus fort dicte la loi », ne convient-il pas que des réformes institutionnelles soient impulsées afin d’assurer qu’un système de freins et contre-poids soit mis en place? 

Ousmane Djiby Sambou est le coordinateur de la communication francophone pour Afrobarometer. Email: [email protected].